La cachexie
Bien plus qu’un simple amaigrissement, ce syndrome complexe bouleverse le métabolisme, attaque les muscles et peut profondément affecter la qualité de vie.
Perdre du poids pendant une maladie chronique ou un cancer peut sembler, au premier abord, être une simple conséquence d’un manque d’appétit. Pourtant, dans certaines situations, l’organisme entre dans un véritable état de dérèglement métabolique : c’est la cachexie.
Souvent associée aux cancers avancés, la cachexie peut également accompagner d’autres maladies chroniques. Elle se caractérise notamment par une perte progressive de masse musculaire, parfois associée à une diminution de la masse grasse, ainsi qu’à des modifications importantes du métabolisme. Contrairement à une simple dénutrition, elle ne peut pas être corrigée uniquement en augmentant les apports alimentaires.
Cachexie, dénutrition ou simple perte de poids : quelle différence ?
Ces trois situations sont souvent confondues.
La perte de poids désigne simplement une diminution du poids corporel. Elle peut être volontaire ou involontaire et avoir de nombreuses causes.
La dénutrition correspond à un apport nutritionnel insuffisant par rapport aux besoins de l’organisme, entraînant notamment une perte de poids et de masse corporelle.
La cachexie, elle, est un syndrome beaucoup plus complexe. Elle associe une perte de masse musculaire à des perturbations métaboliques, une inflammation et, fréquemment, une diminution de l’appétit. L’organisme se retrouve dans un état où la dégradation des protéines et des réserves énergétiques dépasse leur renouvellement.
Ainsi, une personne cachectique peut continuer à perdre du muscle même lorsque des efforts nutritionnels sont entrepris.
Quand l’organisme se met à « consommer » ses propres réserves
La cachexie résulte d’un déséquilibre profond entre les besoins et l’utilisation de l’énergie.
Dans de nombreuses maladies chroniques, une inflammation persistante entraîne la libération de molécules appelées cytokines, capables de modifier le fonctionnement de plusieurs organes et tissus.
Le muscle squelettique est particulièrement touché. Les mécanismes responsables de sa construction et de son renouvellement sont perturbés tandis que les processus de dégradation deviennent plus importants.
Parallèlement, le métabolisme des graisses est également modifié. L’organisme peut alors mobiliser davantage ses réserves énergétiques, tandis que la capacité à les reconstituer diminue.
Dans le cancer, les interactions entre la tumeur, le système immunitaire, le muscle, le tissu adipeux et le cerveau participent à ce dérèglement. Plusieurs médiateurs inflammatoires et métaboliques, dont certaines cytokines, sont étudiés pour comprendre ces interactions.
Le rôle de l’inflammation
L’inflammation chronique constitue l’un des mécanismes centraux étudiés dans la cachexie.
Elle peut favoriser la dégradation musculaire, modifier le métabolisme énergétique et contribuer à la perte d’appétit. Dans une étude internationale portant sur plus de 12 000 patients atteints de cancer, la diminution des apports alimentaires et l’augmentation de la protéine C-réactive, marqueur biologique de l’inflammation, étaient toutes deux associées à une perte de poids importante.
La cachexie apparaît donc comme un phénomène systémique : ce n’est pas seulement l’estomac qui « ne mange plus assez », c’est l’ensemble de l’organisme qui fonctionne différemment.
Dans quelles maladies peut-elle apparaître ?
La cachexie est particulièrement connue dans le contexte du cancer, mais elle ne lui est pas exclusivement associée.
Elle peut également être observée dans certaines maladies chroniques telles que :
l’insuffisance cardiaque ;
les maladies respiratoires chroniques, notamment la BPCO ;
- certaines maladies rénales chroniques ;
- certaines maladies inflammatoires ou infectieuses ;
d’autres affections chroniques entraînant un état inflammatoire et métabolique prolongé.
Dans le cancer, elle est particulièrement fréquente aux stades avancés et peut concerner différents types de tumeurs. Le National Cancer Institute souligne notamment sa fréquence dans les cancers avancés du pancréas et du poumon.
Quels sont les signes qui doivent alerter ?
La cachexie ne se résume pas au chiffre affiché sur la balance.
Plusieurs signes peuvent être associés :
• Une perte de poids involontaire
Elle peut être progressive et parfois importante.
• Une diminution de la masse musculaire
Le patient peut perdre de la force et avoir davantage de difficultés à effectuer des activités quotidiennes.
• Une fatigue importante
La diminution des réserves musculaires et les perturbations métaboliques peuvent contribuer à une grande sensation d’épuisement.
• Une diminution de l’appétit
L’anorexie peut accentuer le déficit énergétique, mais elle n’explique pas à elle seule la cachexie.
• Une diminution des capacités physiques
Marcher, monter des escaliers ou simplement se relever d’une chaise peuvent devenir plus difficiles.
L'évaluation médicale ne repose donc pas uniquement sur le poids. Elle peut intégrer la masse musculaire, les apports alimentaires, l’inflammation, la force et les capacités fonctionnelles.
Pourquoi la fonte musculaire est-elle particulièrement préoccupante ?
Le muscle n’est pas simplement un tissu permettant de bouger.
Une perte musculaire importante peut entraîner une diminution de la force, de la mobilité et de l’autonomie. Chez les personnes atteintes de cancer, la perte de poids et de masse musculaire peut également compliquer la prise en charge et affecter la tolérance aux traitements.
La cachexie est ainsi associée à une dégradation de la qualité de vie et à des conséquences cliniques importantes.
C’est pourquoi la prise en charge doit intervenir le plus tôt possible, avant que la perte musculaire ne devienne trop importante.
Peut-on simplement « manger davantage » ?
C’est l’une des idées reçues les plus importantes concernant la cachexie.
Une alimentation adaptée reste essentielle, mais la cachexie n’est pas simplement la conséquence d’un manque de nourriture. Le métabolisme lui-même est perturbé.
Une personne peut donc augmenter ses apports alimentaires sans parvenir à inverser complètement la perte musculaire.
La prise en charge doit être individualisée et peut associer évaluation nutritionnelle, conseils alimentaires, prise en charge des symptômes qui empêchent de manger correctement et activité physique adaptée lorsque l’état du patient le permet. Les recommandations internationales insistent sur une approche multidimensionnelle plutôt que sur une intervention nutritionnelle isolée.
Une maladie qui évolue par étapes
La cachexie n’apparaît pas nécessairement brutalement.
Dans le modèle international développé pour la cachexie liée au cancer, on distingue notamment une phase de pré-cachexie, puis la cachexie constituée et, chez certains patients, une forme dite réfractaire, correspondant à un stade avancé où les possibilités d’intervention sont limitées.
Cette évolution souligne l’importance de repérer précocement les premiers signes : une perte de poids involontaire, une diminution de l’appétit ou une baisse progressive des capacités physiques ne doivent pas être banalisées chez une personne souffrant d’une maladie chronique.
La recherche cherche de nouvelles solutions
Pendant longtemps, les possibilités thérapeutiques spécifiques de la cachexie sont restées limitées.
Aujourd’hui, la recherche s’intéresse à plusieurs mécanismes : inflammation, métabolisme musculaire, tissu adipeux, contrôle de l’appétit et communication entre la tumeur et les différents organes.
Des molécules ciblant certaines voies impliquées dans l’appétit et le métabolisme musculaire font notamment l’objet de recherches et d’essais cliniques. L’anamoreline, un agoniste du récepteur de la ghréline, a par exemple été étudiée dans la cachexie associée à certains cancers et approuvée au Japon en 2021.
D’autres approches combinant nutrition, exercice et traitements ciblant les mécanismes biologiques de la cachexie sont également étudiées.
